Dans son édition du Samedi 19 février 1921, le journal La Fédération Horlogère Suisse publie un article intitulé : « La Chronométrie suisse aux épreuves Internationales ». (DOC 15) À cette époque, Paul Ditisheim est au sommet de sa gloire.
Aux épreuves internationales de Chronométrie de Kew / Teddington en Angleterre en 1920, onze Chronomètres testés dépassent 95 points sur 100 que l’on peut théoriquement atteindre. Neuf de ces onze montres sont signées Paul Ditisheim. La montre de bord portant le numéro de série 45'065 remporte la première place avec un nombre de points de 96,9 / 100, battant tous les records des années précédentes.
Paul Ditisheim remporte les épreuves de Kew / Teddington huit fois au total, soit 1903, 1912, 1913, 1914, 1915, 1918, 1920 et 1924, et il réussit cinq records de précision que personne ne sera en mesure de battre. Il faudra attendre 1926 pour que la maison Zenith du Locle établisse enfin un nouveau record, le premier concurrent qui réussit cet exploit depuis 1903 !
Toujours en 1920, aux épreuves de l’observatoire naval de Washington DC aux USA, Paul Ditisheim remporte les six premières places du concours et ses montres sont achetées par la marine américaine.
Aux concours annuels de l’observatoire de Neuchâtel en Suisse, Paul Ditisheim était abonné aux récompenses. Il a longtemps marqué le nombre de prix obtenus sur les boîtes de ses montres. Jusqu’en 1922, il avait remporté 332 prix aux concours de l’État, en majorité naturellement à Neuchâtel. Pour la seule année 1920, il remporte 16 prix aux concours de Neuchâtel.
Paul Ditisheim ( 28. Octobre 1868, La Chaux-de-Fonds - 7. Février 1945, Genève)
Son activité scientifique est impressionnante : entre février 1889 et septembre 1918 il dépose 15 brevets et entre septembre 1919 et février 1922 il dépose 14 brevets. Un certain temps son activité d’inventeur est suspendue car il est fortement absorbé par les difficultés de son entreprise, mais entre août 1925 et avril 1931 il dépose encore 5 brevets en son nom propre tout en habitant déjà à Paris. (Seuls sont comptés ici les brevets suisses.) Un recensement de son activité bibliographique, très impressionnante, reste à faire. Ses brevets seront utilisés par d’autres fabricants, citons deux cas à titre d’exemples.
Ainsi une répétition minute à quantième de LeCoultre comporte un numéro de brevet de Paul Ditisheim concernant le volant pour la marche de la répétition minutes. L’invention du balancier ovalisant coupé et simple, pour lequel il dépose un brevet avec Charles Volet, sera utilisée par Hamilton Watch Co. pour les chronomètres de marine et de bord « model 22 - 21 Jewels ». L’ovalisation de la serge en fonction des variations de température est voulue et calculée, et modifie l’inertie du balancier. Charles Volet était à l’époque l’assistant de Charles Édouard Guillaume au Bureau international des poids et mesures (BIPM) à Sèvres dont il deviendra le Directeur de 1951 à 1961, tous deux étaient citoyens suisses. (DOC 16, DOC 20, DOC 21)
Tous ceux qui ont étudié l’œuvre et la vie de Paul Ditisheim jusqu’à ce jour sont d’accord pour le considérer comme un très grand horloger dans la lignée des plus grands ayant existé, sans aller aussi loin que Kathleen H. Pritchard qui le compare à A. L. Breguet. Paul Ditisheim avait beaucoup d’admirateurs et d’amis en Angleterre. La nécrologie de son ami D. S. Torrens dans The Horological Journal, December 1945, s’étale sur pas moins de onze pages (!) du journal. Dans cette nécrologie, Torrens qualifie Paul Ditisheim de « scientific artist ». C’est une belle description de dons exceptionnels pour un horloger d’exception.
Par contre son neveu Frédéric Ditisheim (1920-1995), le fils de Georges Ditisheim (1873-1932), écrira en 1992 dans une lettre à propos de son père et de ses oncles : « Les Ditisheims aimaient, je crois, trop les arts (Alfred, Georges, Henri) ou les sciences (Paul) pour s’occuper convenablement de leurs affaires…. en vérité, je crois, qu’ils étaient (Red. Paul et Georges) de très mauvais hommes d’affaires. » Un jugement sévère et sympathique tout à la fois. Frédéric Ditisheim se fera appeler Frédéric Ditis et fera une carrière d’homme d’affaires exceptionnelle dans l’édition de livres en Suisse puis, et surtout, en France.
La bibliographie sur Paul Ditisheim est peu abondante et il faut être très patient pour l’acquisition de ce qui a été écrit à son sujet. Il faut constater que jusqu’à ce jour on ne sait pas vraiment pourquoi Paul Ditisheim quitte La Chaux de Fonds en 1924 pour certains et 1925 pour d’autres afin de s’installer à Paris et les raisons du déclin de son entreprise pourtant si prestigieuse. Ces deux questions restent à élucider. De plus, l’auteur Fritz von Osterhausen qui a écrit un merveilleux livre sur Paul Ditisheim nous dit que les numéros de montres à six chiffres ne l’ont pas intéressé dans le cadre de son livre (3, p. 97–98). Cela veut dire que la plus importante production horlogère de la maison Paul Ditisheim SA entre 1920 et 1929 reste à découvrir et à dater.
Avant d’entrer dans le sujet il faut considérer un point d’ordre technique pour les collectionneurs.
Pour ce qui est de la production de Paul Ditisheim à cinq chiffres, le numéro du mouvement et le numéro de la boîte sont identiques, comme chez Longines ou Vacheron Constantin par exemple. À partir des numéros à sept chiffres, les numéros de mouvement et les numéros de la boîte sont différents, comme chez Omega, Zenith ou IWC. Ce système a l’avantage pour les fabricants de permettre la production de séries de mouvements identiques qui seront mis en boîte en fonction de la demande des clients ; théoriquement les coûts de production et de stockage sont plus faibles. Mais entre la production du mouvement et la mise en boîte il peut s’écouler parfois des années voire des dizaines d’années, surtout pour les mouvements très empierrés, donc chers et qui demandent plus de temps pour être vendus. Pour ces manufactures, l’âge d’une montre c’est la date de mise en vente qui est précédée par la mise en boîte.
Seule exception à cette règle : les fameux chronomètres de bord avec indication de la réserve de marche (diamètre 65 mm / 24 lignes) portant les numéros 701'000 et suivants.
Au fil des années j’ai collectionné plus de quatre cents photos de mouvements ou montres de Paul Ditisheim et ma collection personnelle compte 51 montres couvrant la période 1900–1930 avec une nette majorité de montres pour la période 1920–1930. Toutes ces montres ont été révisées par « La Clinique Horlogère / Christian Etienne à Porrentruy » et sont en parfait état de fonctionnement. Cela représente une base suffisante pour dater la production.
L’année 1920 fut assez satisfaisante pour tous les acteurs de l’industrie horlogère en Suisse. Malgré la perte du marché russe qui met en péril les firmes H. Moser, Paul Buhré et Tissot qui dominaient ce marché, et l’effondrement économique de l’Allemagne et de l’Autriche du fait de la guerre, les exportations de l’horlogerie suisse atteignent globalement de bons niveaux.
Personne n’a imaginé cette année-là qu’une véritable « descente en enfer » allait commencer en 1921 pour toute l’industrie horlogère suisse. En 1921 les exportations horlogères reculent de 52 % en valeur et de 43 % en volume par rapport à 1920.
Là nous sommes en présence d’une vraie crise, du jamais vu. (DOC 24)
Ce n’est pas fini, une longue période de déflation commence en 1921. Les indices des prix à la consommation et à la production chutent dramatiquement sur toute la décennie des années 1921 à 1930. Du fait de la guerre 1914–18 l’inflation est d’abord générale et les indices sont au sommet en 1920. Pour les prix à la consommation l’indice est de 224 en 1920 (base 100 en 1914) ; il tombera à 158.4 en 1930. Idem pour les prix à la production. (DOC 24)
C’est le sauve qui peut général. Les licenciements, les réductions d’horaire et les diminutions de salaires se généralisent. Certaines sources syndicales parlent de 80 % de la population active au chômage partiel ou total dans l’industrie horlogère. Le chiffre est à peine exagéré puisqu’officiellement le chômage est nettement au-dessus de 10 % et, par exemple, on sait que la firme Zenith au Locle avait réduit ses horaires des 2/3. Cette mesure de réduction des horaires était pratiquée par tous. La situation était véritablement dramatique.
Pour les entreprises l’inflation pose moins de problèmes que la déflation. En période de déflation, donc de chute des prix généralisée, les stocks sont dévalués et très vite les banques demandent un renflouement du capital aux actionnaires pour compenser la perte de valeur des stocks.
Les statistiques sont claires : le prix moyen des mouvements exportés passe de 21,79 CHF l’unité en 1920 à 13.17 CHF l’unité en 1927, soit une baisse de 39 %. (DOC 24)
Une mesure fiscale a particulièrement touché la montre de luxe, c’est la taxe sur les importations de produits de luxe à partir de septembre 1915 pour soutenir l’effort de guerre. Cette taxe ad valorem de 33 1/3 % introduite au Royaume-Uni par Reginald McKenna n’a évidemment pas été supprimée une fois la guerre terminée. Les USA avaient introduit une taxe équivalente. Pour réduire les frais à l’importation, la majeure partie des montres de marques suisses furent emboîtées localement aux USA et au Royaume-Uni dans des boîtes de fabrication américaine ou britannique.
Vu le contexte économique, les banques ont, à juste titre, peur pour leurs crédits. Avec Zenith par exemple, la banque cantonale perd patience. En 1925, pour solder le montant des crédits accordés, les actionnaires doivent céder leurs actions (!). Ce sera une mauvaise solution pour l’avenir de Zenith ! D’autres manufactures subiront le même sort, les contrats de crédit seront simplement dénoncés par les banques.
Que fait Paul Ditisheim pendant ce temps ? Paul Ditisheim avait dès 1918 misé sur l’expansion, trop tard pour faire marche arrière. C’est une invention de son ami Charles Édouard Guillaume qui lui fait prendre tous les risques.
Charles Edouard Guillaume (1861–1938) était un ami de toujours de Paul Ditisheim, entre 1915 et 1936 il est le directeur du bureau international des poids et mesures, à Sèvres près de Paris. En 1920 il reçut le prix Nobel de Physique pour ses Travaux sur les Ferronickel, en particulier l’Invar et l’Elinvar. Paul Ditisheim a été un des tout premier à utiliser le Balancier Guillaume qu’on appelle généralement « balancier intégral » (DOC 1) et que Paul Ditisheim appelait Compensateur Guillaume. En l’honneur de son ami il gravait sur le pont des montres l’information « Compensateur Guillaume ». Il n’avait aucune obligation de le faire si ce n’est rendre hommage à son ami.
Charles Edouard Guillaume avait certainement informé Paul Ditisheim sur les Travaux d’un autre lauréat du Prix Nobel de Physique en 1909 : Guglielmo Marconi, l’inventeur (avec Ferdinand Braun) de la télégraphie (ou téléphonie) sans fil (la TSF). Marconi fonda à Londres en 1897 déjà l’entreprise « Wireless Telegraph and Signal Co » et peu après aux USA l’entreprise « American Marconi Wireless Corporation » qui deviendra plus tard « Radio Corporation of America » (RCA).
Tout alla très vite, à l’exposition de Berne en 1914 Paul Ditisheim avait un stand extraordinaire et reçut le Grand Prix du Jury, ce qui lui garantissait beaucoup de jalousies. À cette même exposition, sur le stand de la marque OMEGA, on réceptionnait un signal horaire de TSF émis de la tour Eiffel à Paris qui permettait de régler journellement et très précisément les montres et horloges présentes sur le stand. Même sans beaucoup d’imagination on pouvait entrevoir pour l’avenir le déclin prochain du marché des chronomètres de marine très précis et donc très chers, puisqu’une qualité inférieure pouvant être réglée quotidiennement sera suffisante ! En 1920 Marconi fonde l’entreprise « Marconi International Marine Co. » qui s’occupe de l’installation d’émetteurs récepteurs de TSF sur les navires (!). Une affaire qui fera sa fortune. Il est clair que Paul Ditisheim savait anticiper les conséquences de ce progrès technologique.
À la même époque Charles Edouard Guillaume avait certainement informé son ami de ses travaux et essais sur « l’élinvar. » (DOC 2 + DOC 22) Il est incroyable que Charles Edouard Guillaume dépose le 4 juin 1918 le brevet sur l’élinvar. Pourquoi incroyable ? La Grande Guerre 1914–1918 se termine le 11 novembre 1918 ! Donc, en pleine guerre, Charles Edouard Guillaume a effectué ses essais dans les ateliers des aciéries d’Imphy dans le centre de la France pour développer son alliage qu’il appelle élinvar. C’est un acronyme pour élasticité invariable.
En pleine guerre on imagine une aciérie produire des armes et non des alliages nouveaux pour spiraux de montres.
Le spiral élinvar possède un coefficient thermoélastique très faible, voire nul à température ambiante. C’est révolutionnaire, et ça le restera jusqu’au brevet du spiral « NIVAROX » déposé par Reinhard Straumann, directeur des Montres Thommen à Waldenbourg / Bâle-Campagne, le 19 avril 1931 en Allemagne et le 28 novembre 1932 en Suisse. (DOC 18 et 19)
Il est rapporté que Guillaume remet rapidement des échantillons de spiraux élinvar à Paul Ditisheim et à l’entreprise Ulysse Nardin au Locle. L’application industrielle de l’invention était assurée par la « Société des Fabriques de Spiraux Réunies ».
L’utilisation de l’élinvar pour le spiral des montres ouvrait de nouvelles perspectives commerciales même si la TSF représentait un véritable danger aux produits de haute précision de Paul Ditisheim SA.
La création de Solvil c’est indirectement « la faute à Charles Edouard Guillaume » en ce sens que l’utilisation du spiral élinvar dans une montre permettrait dorénavant de supprimer toute erreur secondaire dans la marche des montres. Un beau défi scientifique pour Paul Ditisheim et économiquement il risquera malheureusement tout pour atteindre son but.
Le 15 août 1918 la « Fabrique Solvil SA » voit le jour à Sonvilier avec un capital de 100'000.- francs. À partir de cette date les montres Paul Ditisheim seront réalisées dans deux sites distincts, La Chaux-de-Fonds et Sonvilier qui s’appellent respectivement DITIS et SOLVIL.
Le 30 octobre 1920 le capital est porté à 200'000.- CHF.
La maison mère était Paul Ditisheim SA, Rue du Parc 27, à La Chaux-de-Fonds. Depuis 1892 Paul Ditisheim était une société de personne, il est étonnant que le passage à une société anonyme ne s’effectue que très tardivement, soit le 3 janvier 1917. Le capital est de 500'000.- francs et le 25 décembre 1917 il est porté à 750'000.- francs. Au conseil d’administration siégeaient Paul et ses trois frères Georges, Jules et Henri. Les deux derniers étaient représentants de commerce chez VULCAIN, entreprise qui avait été « co-fondée » par leur père Gaspard, frère de Maurice Ditisheim. Donc là nous sommes encore dans une affaire de famille.
Le 6.9.1924 le conseil d’administration est remanié, y siège maintenant :
Le 7.10.1924 le capital social est réduit de 405'000.- CHF et il atteint dorénavant 345'000.- CHF. Ce sont des sommes énormes pour l’époque.
Il est quasi certain que les banques avaient demandé une déclaration de patronage à Paul Ditisheim SA, la maison mère, pour les crédits bancaires accordés à Solvil (Sonvilier). Ça se faisait à l’époque, comme ça se fait de nos jours !
Le fait que la firme Paul Ditisheim ait été transformée en société par action n’a rien à voir avec les pertes financières accumulées qui ont conduit en fin de compte à une réduction du capital, et à une forte perte de contrôle sur l’entreprise pour la personne Paul Ditisheim.
Parallèlement, chez Solvil à Sonvilier, le conseil d’administration est également remanié ; ce sont les mêmes que chez Paul Ditisheim SA avec en plus Herbert Jeanneret, Directeur, La Chaux-de-Fonds. Impossible de dire qui était Président des conseils d’administration sans avoir les protocoles des séances. Cette information ne relève pas des documents/archives des chambres de commerce, puisque dans la loi suisse il est dit que le conseil d’administration d’une Société Anonyme se constitue lui-même.
Sachant que l’histoire se termine mal, il reste à savoir ce qui se passe entre le 15 août 1918, la date de création de la Fabrique Solvil et le 6 septembre 1924, la date de la quasi destitution de la famille Ditisheim dans le conseil d’administration et le changement de domicile de Paul Ditisheim de La Chaux-de-Fonds vers Paris.
Paul Ditisheim s’était engagé financièrement avec la création de Solvil le 15 août 1918. Début 1920 il loue à LONGINES / Saint-Imier un énorme immeuble tout neuf sur la commune de Sonvilier. (DOC 11) Cet immeuble était soit complètement surdimensionné pour les besoins de Paul Ditisheim SA, soit il y avait une volonté de croissance extrême. Ledit immeuble existe toujours, aujourd’hui il abrite des appartements et la plupart des grandes baies vitrées ont été murées.
Paul Ditisheim n’arrête pas là les investissements : en prolongement du bâtiment 25, rue du Parc à La Chaux-de-Fonds, il fait construire en 1920 par l’architecte Henri Grishaber un grand atelier donnant sur la rue de la Serre. Sur le fronton est inscrit en relief : Chronomètres.
Paul Ditisheim voyait vraiment très grand.
Ce n’est que le 31 août 1920 que Paul Ditisheim dépose son premier brevet pour le balancier à affixes (Brevet Suisse 91'169 / obtention 17 octobre 1921) et le 25 août 1921 il dépose son deuxième brevet pour le même balancier à affixes (Brevet Suisse 98'234 / obtention 1 mars 1923). Ces numéros de brevet seront normalement gravés sur les platines de montres de poche 19 lignes. Une datation de la production est possible sans équivoques. (DOC 3 + DOC 4)
Le 27 août 1921, Paul Ditisheim présente, lors d’une conférence de la Société Helvétique des Sciences Naturelles (section Géophysique, Météorologie et Astronomie), son invention du couple balancier à affixes / spiral élinvar et, d’autre part, le nouveau chronomètre de marine dans ses deux formes : avec échappement à détente et échappement à ancre. (DOC 13)
Il faut noter l’intégrité de Paul Ditisheim qui évoque la participation de ses collaborateurs Werner Albert Dubois (régleur) pour la première réalisation et Auguste Bourquin, régleur attitré chez Paul Ditisheim SA avant 1918, pour la deuxième réalisation.
Ce chronomètre de marine très innovant, appelé Modèle 1921, avait déjà été présenté à la Société Française de Physique lors d’une conférence à Paris les 31 mars / 1er avril 1921. Le marché mondial pour ces chronomètres de marine étant très restreint, la production fut faible.
Jusqu’en 1924, les numéros les plus élevés ayant obtenu un prix ou un bulletin de marche à Neuchâtel étaient le n°169 pour la version à détente et le n°1016 pour la version à ancre. Comme le n°101 était le prototype, on compte respectivement 68 unités (détente) et 16 unités (ancre). La vente des numéros de production plus élevés s’étendra jusque dans les années 1930.
Force est de constater que Frédéric Ditisheim (DITIS) avait probablement raison avec son jugement concernant son oncle. La gestion des affaires n’est pas sa première préoccupation.
En 1920 l’entreprise Paul Ditisheim SA représente à la fois le luxe suprême, à en juger de la liste des prix des montres, la précision extrême et le succès commercial des produits horlogers suisses à l’exportation. Alors qu’il vante les mérites de ses inventions à Zürich en août 1921, son entreprise « brûle du capital » comme une vulgaire « start-up ». Le contraste est éclatant.
En raison des investissements, il faut déménager la production à La Chaux-de-Fonds dans le nouvel immeuble, et à Sonvilier il faut démarrer une production de montres bracelet pour femmes, ce sera la série 300'000 et suivants et, à partir de 1922, la série 500'000 et suivants.
C’est le désordre dans l’organisation de l’entreprise. Voici des exemples de ma collection :
Cette réalité se découvre souvent, on peut supposer que les stocks étaient gonflés, cela veut dire beaucoup de capital immobilisé qui se dévalue : en somme, et à juste titre, l’horreur pour tout banquier.
Au cours du deuxième semestre de l’année 1922 la production en série du calibre 19 lignes avec balancier monométallique non coupé et à affixes et spiral élinvar commence à Sonvilier.
C’est une première mondiale tant en ce qui concerne le spiral que le balancier. À mon avis le mouvement est exceptionnel pour l’époque, un beau chronomètre bien dessiné et bien fini.
Commercialement c’est une catastrophe. Quatre ans après la remise des échantillons de spiraux élinvar par Charles Édouard Guillaume et deux ans après avoir effectué les investissements à La Chaux-de-Fonds et à Sonvilier, ce calibre vient beaucoup trop tard. Paul Ditisheim avait investi trop de capitaux et ce, beaucoup trop tôt, dans un environnement économique tout à fait hostile.
Ces calibres 19 lignes avec balancier à affixes et spiral élinvar représentent, et de loin, la plus importante production de Solvil à Sonvilier. Entre 1922 et 1924 à peu près 10'500 pièces ont été produites, c’est peu. Elles portent les numéros de production gravés sur un pont, à savoir 650'000 à 653'500 (approx.) et 715'000 à 722'000. Avec une marge d’erreur de 142 pièces, toutes les montres avant le numéro 651'151 sont normalement marquées avec le numéro de brevet 91'169 et les montres après le numéro 651'293 sont normalement marquées avec le numéro de brevet 98'234. Il faut dire « normalement » car certains pays refusaient les marques étrangères de brevets visibles sur les ponts ; dans ces cas, le numéro de brevet fait souvent place à l’indication du nombre de rubis.
Jusqu’à ce jour il est dit que ce calibre 19 lignes fut produit par LeCoultre. Je réfute cette affirmation. À l’époque, l’entreprise LeCoultre au Sentier était certes le fabricant d’ébauches qui s’impose pour les marques les plus prestigieuses. Patek Philippe, Vacheron Constantin et Paul Ditisheim achetaient la très grande majorité de leurs ébauches chez LeCoultre.
La coopération était si étroite que LeCoultre voulut racheter Patek Philippe en 1929 (et échoua) et finira par racheter Vacheron Constantin en 1938.
Ce que beaucoup d’experts ignorent malheureusement souvent dans leurs jugements sur la production horlogère suisse de l’époque, c’est la structure de l’industrie. Certes, des firmes comme OMEGA, Zenith ou Longines étaient déjà en 1920 des entreprises passablement intégrées, en ce sens qu’elles fabriquaient la plus grande partie des composants d’une montre. Zenith SA avait même sa propre fabrication de boîtiers en or !
Mais la force et le dynamisme des 80 manufactures que comptait l’industrie en 1930 étaient également assurés par les 600 établisseurs et 500 producteurs de pièces détachées. Une concentration géographique du savoir-faire horloger unique au monde. La situation était semblable en 1920. Entre les extrêmes, tout faire soi-même ou acheter une ébauche finie, toutes les combinaisons étaient possibles.
On peut partir du principe que même pour les pièces propres et exclusives à Paul Ditisheim SA, très probablement aucune platine ou pignon ne furent produits dans ses ateliers. Comme pour d’autres manufactures, si les mouvements étaient des concepts/dessins propres, tout le reste pouvait être exécuté par d’autres si nécessaire. C’est très particulier à la Suisse.
Il y a certes une ressemblance frappante entre le calibre 8 de LeCoultre et le calibre 19 lignes de Paul Ditisheim, due à la présence sur les deux mouvements d’un pont sur le barillet ; cette version s’appelait chez LeCoultre « barillet en demi-vue ». Mais il y a une raison technique à l’emploi d’un pont sur barillet : il donne une bonne rigidité à tout bon chronomètre, et d’autres ont utilisé ce concept pour leurs propres mouvements qualité chronomètre (Longines, Ulysse Nardin, par exemple).
Par contre, l’encliquetage du rochet, caché par le pont, est le seul point faible — si l’on veut — du calibre 19 lignes de Paul Ditisheim SA : il faut remonter la montre sans être pressé. Chez LeCoultre, l’encliquetage semblable a été breveté trois fois en Suisse entre 1885 et 1902, donc trois améliorations. Sa fiabilité est sans reproche et il se reconnaît entre tous : on regarde le cliquet du rochet et, sans autre information, on sait que c’est un mouvement LeCoultre. Il est peu crédible de penser que LeCoultre aurait fait moins bien que possible pour un bon client de « la Maison » si LeCoultre avait été le fabricant de ces mouvements.
Sur la base du dessin du nouveau calibre 19 Lignes exclusif Paul Ditisheim SA fut développé une famille de calibres. (DOC 12) Soit : un calibre 16 lignes (production à partir de 1924, numéro de série 400'000 et suivants), un calibre 16 ½ lignes extra-plat (production à partir de 1928, numéro de série 470'000 et suivants) et un calibre 10 ½ lignes pour montres bracelet pour hommes (production à partir de 1925, intégré dans la série 715'000 et suivants).
Seul le calibre 19 lignes aura un balancier à affixes accouplé à un spiral élinvar et ce jusqu’au numéro de série 740'531 (avec une marge d’erreur de 456 unités), puisqu’après le numéro 740'987 il n’a plus été utilisé, et sera remplacé par le balancier breveté de Werner Albert Dubois comme nous verrons ultérieurement.
Je ne veux pas expliquer ici les avantages scientifiques/techniques du balancier à affixes couplé à un spiral élinvar par rapport à d’autres solutions techniques, ce serait un vaste sujet pour un autre article.
Par contre en lisant attentivement les divers brevets de Paul Ditisheim on se rend compte des difficultés rencontrées pour la réalisation du balancier à affixes et spiral élinvar.
Cela veut dire en claire que l’élinvar n’était pas encore un produit industriel standardisé à cette époque.
Dans l’excellent article de Johann Boillat (4) qui est accessible sur internet en version PDF on retrouve l’histoire difficile du manque d’homogénéité de l’Invar à ses débuts. Nous retrouvons les mêmes problèmes beaucoup plus compliqués à résoudre avec l’élinvar. Et pourtant Paul Ditisheim a persévéré pour trouver une solution, après tout il était le champion de la précision : il a adapté ses affixes aux différentes qualités changeantes des coulées d’invar livrées. Là on ne peut plus parler de produit industriel, c’est de l’artisanat horloger sophistiqué qui coûte très cher ! Trop cher.
Selon les caractéristiques physiques de « la coulée d’élinvar livrée » les balanciers sont donc différents. On est en droit d’être sidéré.
En juillet 1926, dans une publicité britannique avec photo du balancier à affixes, est écrit : « Best at Kew since 1903, a scientific timekeeper at a reasonable price. » Comment justifier un « prix raisonnable… » ?
En plus des problèmes avec l’élinvar il ne faut pas sous-estimer les problèmes que soulève son utilisation conjointe avec un balancier monométallique non coupé. Le GLUCYDUR sera utilisé pour les balanciers bien plus tard, vers 1936/1937 pour être précis.
Il aura fallu trois ans et demi pour développer l’application de l’élinvar dans le calibre 19 lignes, c’est beaucoup trop long. En trois ans et demi le monde change et les marchés évoluent.
La montre bracelet pour homme est née dans les tranchées de la guerre 1914–1918. Il était beaucoup plus pratique de lire l’heure au poignet, au lieu de chercher dans une poche une montre fixée à une chaîne. Pour les traditionalistes et les amateurs de précision horlogère la montre de poche s’impose à l’époque.
En 1913, 2 % seulement des mouvements suisses exportés étaient des montres bracelet ; ce pourcentage passe à 35 % en 1922 et à 47 % en 1929.
La société Paul Ditisheim SA était réputée pour ses montres bracelet d’orfèvrerie pour dames. Pour hommes, l’offre de montres bracelet semble quasi inexistante en 1922, une grave erreur.
Avant la première guerre mondiale la montre typique simple trois aiguilles pour homme chez Paul Ditisheim SA était une Lépine en or 18 K, mouvement calibre 8, 19 lignes de LeCoultre, balancier Guillaume, avec un diamètre de boîtier sans couronne de 54,5 mm, pesant 122 g au total, dont 50 g d’or. Ces montres étaient naturellement d’une très grande précision.
Après-guerre ces modèles étaient démodés, trop volumineux, trop lourds et trop chers. Ce sont les USA, le plus important marché extérieur pour l’horlogerie suisse, qui dictent la mode. Un mouvement 19 ¼ lignes correspond aux USA à « size 16 », un mouvement 17 ¾ lignes correspond à « size 12 », le marché tend vers ces mouvements size 12. Moins de volume et moins de poids : c’est ce que demande la clientèle, y compris en Europe. Le poids de ces size 12 en or, de Patek Philippe et de Hamilton par exemple, est de 38 g et 41 g respectivement. Cela correspond au poids du mouvement « nu » de 19’’’ de Paul Ditisheim (sans boîte, cadran etc.) en l’occurrence 37 g. Ne parlons pas du volume ! Lancer sur le marché une montre avec un calibre 19 lignes, c’était donc prendre certains risques.
Un reproche fait à Paul Ditisheim pour expliquer le déclin de l’entreprise c’est d’avoir sacrifié la qualité des produits au profit de la quantité à produire. En ce qui concerne cet argument il faut faire la différence entre la qualité horlogère intrinsèque du mouvement et le reste de la montre c’est à dire la boite, le cadran etc…
Dès le départ les mouvements de montres de poche 19 lignes et 16 lignes ont été conçu comme chronomètres avec 18 rubis. C’était donc des montres précises et chères. Mais il ne faut pas penser que ce qui se faisait de mieux, se vendait le mieux à l’époque, ni chez Ditisheim ni chez d’autres manufactures.
Exemples :
Paul Ditisheim SA s’est évidement vu dans l’obligation de réduire le prix des mouvements. Le calibre 19 lignes est très vite proposés en 16 et 15 rubis. Mais tous les mouvements conservent pour le reste leurs caractéristiques techniques et de finition. Par exemple, sur les premiers modèles, l’ancre est en acier anglé et poli , puis rapidement il est anglé, poli et doré. Il restera doré jusqu’au numéro 740'531 sur presque toutes les versions. On aurait pu faire moins cher, comme chez d’autres prestigieuses manufactures, dont je ne citerai pas les noms !
Par contre la complication « réserve de marche » proposée aux alentours du numéro de mouvement 715’586, (également 715’622,715’629,715’709, 716'232, 716'234, 716’251, et 716’275) était de nature à renchérir le prix des mouvements. Les mouvements 715’586 et 715’709 furent mis dans des boites acajou avec des cadrans de 65 mm et devaient visiblement servir de montres de bord ou d’observation.
Pour ce qui est des mouvements 16 lignes la situation est plus nuancée, ce calibre a été produit dans différentes qualités de finition, en versions 18 rubis la qualité intrinsèque du mouvement chronomètre est sans reproche. Dans les versions 17 et 16 rubis on observe des économies, par exemple, moins de chatons, ancre pas anglé etc… Mais tous les modèles 16 lignes ont un balancier bimétallique coupé conventionnel et un spiral acier. Difficile de vendre une montre avec cet organe réglant quand on affirme, par ailleurs que le balancier à affixe couplé au spiral élinvar représente la pointe du progrès horloger.
On peut estimer à 12'000 Unités la production du calibre 16 lignes dans la serie 400'000 entre 1924 et 1927. En 1928 le nouveau calibre 16.1/2 lignes voit le jour et sa numérotation commencera avec le numéro 470'000. La production du calibre 16 lignes continue mais sa numérotation est désormais parmi les numéros 741'000 et suivants. Quelles autres mesures ont été prises pour réduire les couts ?
Rien d’exceptionnel concernant les autres mesures pour faire des économies, l’estampage de la marque sur le couvercle intérieur n’est plus doré ; à partir du numéro de mouvement 717'811 approximativement « Patented Compensation » a été remplacé par : « Pat.Compens. »
Si le métal préféré de Paul Ditisheim était l’or pour les particuliers et l’argent (925 Sterling) pour tous les usages professionnels alors oui un changement de politique commercial est visible. Les 19 et 16 Lignes sont proposés en boites argent galonné et plus tard, également en métal blanc ou chromé !
Conclusion : certes des calibres 19 lignes 15 rubis montés dans des boites métal blanc ça n’est plus la « qualité » habituelle de Paul Ditisheim, ni les prix habituels du reste. Il faut se rappeler cependant que toutes les manufactures cherchaient de nouveaux débouchés, même les plus saugrenus.
Les manufactures ont commencé à fabriquer des pendulettes de table (OMEGA ; ZENITH et LeCoultre), des pendules Neuchâteloises du XXeme siècle (Zenith), des montres pour camions, autobus et voitures (Zenith et OMEGA), des montres tirelire ……(Zenith) ……. Tout le monde voulait occuper les ateliers, les temps étaient durs.
Mais les numéros de mouvements 720'000 et suivants représentent une cassure voire un possible changement radical de stratégie de commercialisation de la production chez Paul Ditisheim SA.
La cassure
Il est quasi certain qu’à partir du numéro 720'000 approximativement, c.-à-d. au quatrième trimestre 1924, la personne Paul Bernard Ditisheim avait perdu le contrôle sur l’entreprise.
En effet, subitement apparaissent des versions très étranges du mouvement 19 lignes avec réserve de marche qui n’avaient pas, à mon avis, la caution de Paul Ditisheim. (DOC 14)
Jusque-là tous ces objets sont de ma collection.
La grande dame Kathleen H. Pritchard rapporte que des problèmes d’éthique avaient poussé Paul Ditisheim à quitter La Chaux-de-Fonds pour s’installer à Paris sans préciser lesquels.
Paul Ditisheim se souvenait certainement qu’il avait vendu son calibre 19 lignes avec affixes au bijoutier Tiffany & Co / New York (mouvement signé Paul Ditisheim numéro 716'229, exceptionnellement avec 19 rubis dans un boîtier octogonal en or 18 carats signé C. H. Meylan avec signature Tiffany & Co sur le cadran). Là nous sommes dans le très très cher, et 33 % de taxe d’importation ne compte plus car on s’en fiche.
Dix mois après avoir été fournisseur de Tiffany & Co, vouloir faire du « Private-Label » ou du « No-Name » avec le même calibre, alors oui, on peut très certainement voir un problème d’éthique et, de surcroît, une erreur impardonnable de stratégie commerciale. Passer du très grand luxe au discount, c’est suicidaire. Dans les faits, cette stratégie de discount n’a heureusement pas été poursuivie par la suite.
Au lieu de coopérer avec Tiffany, la nouvelle direction de Paul Ditisheim SA coopère sur le marché américain avec un franc-tireur très sympathique : Charles Dépollier et sa société Depollier Watch Company, Inc. (DOC 5 + DOC 6)
Le père de Charles Dépollier, Jaques Dépollier, avait émigré de Genève vers les États-Unis en 1875. En 1877 il fonde une entreprise de boîtiers pour montres, la DUBOIS Watch Case Company. Jaques Dépollier meurt en 1914. Son fils Charles est un inventeur très actif et c’est un vrai précurseur de la montre bracelet « Waterproof & Dustproof » que les soldats américains portaient dans les tranchées de la grande guerre, les mouvements étant fournis par WALTHAM. Avec un autre Suisse émigré aux USA, Joseph Brun, il dépose le 6 octobre 1921 un brevet américain pour un anti-choc. Cet anti-choc est mis sur le marché en utilisant des mouvements signés « JURASSIA WATCH Co SWISS », marque totalement inconnue de nos jours même dans le livre de Kathleen H. Pritchard. Il est immédiatement boycotté par les fabricants américains de mouvements, pas seulement par WALTHAM.
A partir de 1925 la coopération entre Dépollier Watch Company , Inc et Paul Ditisheim SA débute. Le calibre 19 lignes n’a pas été vendu par Dépollier. L’anti-choc était monté dans les ateliers de SOLVIL sur les calibres 16 Lignes de la serie 400'000 et sur les montres bracelet des séries 300'000 et 500'000. J’ai retrouvé la trace de vingt-six montres signées conjointement Paul Ditisheim et Depollier.(DOC 6)
Normalement ces montres étaient mises en boite aux USA puisque Dépollier avait sa propre fabrication de boites. Les montres de ma collection sont atypiques car les boites sont de fabrication Suisse.
Ce qui est sûre c’est que Charles Dépollier fait faillite après le crash boursier de Wall Street en octobre 1929. Il avait son magasin tout près de Wall Street, sa clientèle a fait faillite avant lui. Le dernier mouvement avec la signature Dépollier New York porte le numéro 758'108.
Les numéros 761'768, 778’765 et 779'927 ont certes l’anti-choc et la gravure « Schock Absorber » mais ne portent plus de signature « Dépollier New York ». Soit Joseph Brun, avait vendu ses droits à SOLVIL ou il vendait à son propre compte impossible de savoir.
Quoiqu’il en soit avec une marge d’erreur de 3'660 unités ont peut dire que le mouvement 758'108 date de 1929 soit avant la faillite de « Dépollier Watch Company ». Cette constatation / est corroboré par deux autres montres.
Rare sont les montres qui ont été vendues en Grande Bretagne avec des boites de Fabrication Suisse en raison des droits de douane comme nous l’avons vu. J’ai malgré tout pu acquérir deux montres avec boitier en argent qui permettent une datation sans équivoque car les poinçons Anglais de l’argent permettent une datation, même pour les pièces importées de Suisse. La montre avec le mouvement 19 Lignes numéro 727'996 et la boite Numéro 458'380 datent de 1925 et la montre avec le mouvement 16 lignes numéro 750'768 et la boite numéro 309'674 datent de 1928. Il est clair que le cas échéant une montre Suisse de 1922 peut avoir des poinçons d’importation de 1927 si elle avait été importée à cette date, ce qui n’est pas le cas ici.
La fabrication du balancier à affixes était trop chère. Ce n’est pas moi qui l’affirme mais Paul Ditisheim lui-même dans son Brevet Suisse 155’167 Déposé le 2. Avril 1931. ( DOC 23)
A cette époque il avait déjà coupé toutes les relations avec son entreprise et il dépose néanmoins un brevet pour un nouveau « Procédé de fabrication d'affixes bimétalliques pour balanciers monométalliques associés à des spiraux en élinvar. » Sa persévérance relève presque de la tragédie. Il écrit : « II est clair que de pareils affixes revenaient cher, ce qui gênait la diffusion du dispositif réglant composé du spiral en élinvar et du balancier monométallique. »
Parce que les affixes sont chers il faut trouver des solutions nouvelles, et c’est le régleur Werner Albert Dubois qui trouvera une solution. Werner Albert Dubois reste une personnalité légendaire dans le monde horloger.
DUBOIS STEINBRUNNER, Werner Albert (1879-1952) Horloger. Régleur de précision de renommée internationale, il participe à de nombreux travaux de sociétés horlogères. De 1906 à 1949, il obtient 803 prix pour chronomètres de marine, de bord, de poche et bracelet, dont 52 prix Guillaume et 398 premiers prix. Il décède à La Chaux-de-Fonds le 21 mars 1952, à l’âge de 73 ans. (Réf. : Le véritable messager boiteux de Neuchâtel, 1953, p. 48. - Feuille d'avis de Neuchâtel du 23 mars 1952, p.8)
De 1911 à 1918 Werner Albert Dubois est Régleur chez Omega ou il remplaça Albert Willemin. En 1918 il rejoint Paul Ditisheim SA et sera remplacé par Carl Billeter chez Omega. Chez Paul Ditisheim il a remplacé Auguste Bourquin qui restera en bon rapport avec Paul Ditisheim qui lui demanda de fabriquer le prototype du calibre 1921 (Chronomètre de marine). D’après mes documents Werner Albert Dubois travailla exclusivement pour Paul Ditisheim SA jusqu’en 1930 et après cette date il travailla à la demande pour différentes marques horlogères.
Quoi qu’il en soit Werner Albert Dubois dépose en son nom le 6 Février 1926 en Suisse et le 18. Septembre 1926 en France un brevet pour un dispositif régulateur pour pièces d’horlogerie. Le 29 Septembre 1926 il dépose le même brevet aux USA mais cette fois-ci pour le compte de ( il est dit : Assignor to… ) Fabrique Solvil des montres Paul Ditisheim. Donc entre le 18 Septembre et le 29 Septembre 1926 il avait vendu son invention à Paul Ditisheim SA.
Ces brevets décrivent ni plus ni moins de nouveaux balanciers monométalliques coupés avec inserts laminés en laiton qu’il appelle des « surcharges ». (Voir DOC 8, DOC 9 et DOC 10).
Il était en mesure de prouver l’efficacité de son invention car il existe une montre Numéro 731'190 (fin 1925 – début 1926) vendue par Antiquorum/ Genève le 6 juin 2002 ou l’on peut voire sur la photo du catalogue de vente le nouveau balancier. Deux autres montres avec ce type de balancier portent les numéros de mouvement 735’803 et 736’896. Donc il avait amplement testé son invention avant de la vendre à Paul Ditisheim SA. Le dernier numéro de mouvement fabriqué avec des affixes porte le numéro 740'531 et à partir du numéro 740987 il n’a plus été utilisé. Nous sommes au premier semestre 1927. (Marge d’erreur de 456 unités)
L’avantage de l’invention de Werner Albert Dubois était son adaptabilité à toutes les tailles de montres, du 8 Lignes au 19 Lignes, ce qui n’était pas possible avec le balancier à affixes.
Le spiral en élinvar était également utilisé avec le balancier de Werner Albert Dubois. Les inconvénients de l’élinvar n’étaient pas supprimés pour autant.
Dans le brevet Suisse de Reinhard Straumann concernant le « Nivarox » déposé 28. Novembre 1932, Reinhard Straumann porte le jugement suivant sur l’élinvar : (DOC 18 + DOC 19)
Ce qui n’est pas dit dans le brevet pour le Nivarox c’est que la parfaite homogénéité de l’alliage Nivarox est réalisé grâce au tout nouveau procédé de fonte / fusion sous vide que la firme Heraeus-Vacuumschmelze AG à Hanau près de Francfort était en mesure de proposer à partir du 1 juillet 1923. (Sur la base d’une invention / Brevet de 1913). C’est là une invention que Charles Edouard Guillaume n’avait pas à disposition pour l’élinvar.
Pour terminer, il reste à déterminer quelles montres ont été fabriquées entre le numéro 700'000 et 714'999.
Fritz von Osterhausen avait déjà constaté que les numéros 700'000 à 700'999 n’avaient pas été utilisés. En fait on peut constater que deux mouvements / montres qui portaient des numéros à cinq chiffres ont changés de numérotation et sont passés à une numérotation à sept chiffres 701'000 et suivants. Ce sont les grands chronomètres de bord de 24 lignes de Type 1 selon Fritz von Osterhausen et une petite montre extra plate de 16 lignes avec mouvement de LeCoultre de toute première qualité destinée avant tout au marché américain.
Annonce 1924
Concernant les grands Chronomètres de bord, (Photo 10) quelles que soit les inscriptions sur le cadran on peut constater deux séries. La première série porte sur le couvercle intérieur de la montre l’indication gravée 332 state prize et la deuxième série l’indication 412 state prize. Cette gravure 332 state prize existe également sur des mouvements semblables numérotes 65’286 et 65'290 par exemple. Grace à une indication sur une boite de montre (voir photo 11) nous savons que Paul Ditisheim avait atteint 332 prix en 1922, donc les boitiers date de 1923. La deuxième série avec 412 state prize a été gravée après 1925. De plus ces Chronomètres de bord sont numérotés de 701'292 (2eme prix Neuchâtel 1924) à 701'339 pour un chronomètre ayant obtenu un bulletin de marche à l’observatoire de Neuchâtel en 1924 et de 703'225 (bulletin de marche de Neuchâtel en 1925) à 703'444 pour un chronomètre ayant obtenu un bulletin de marche et une classification de 60eme rang à l’observatoire de Neuchâtel en 1930. La numérotation connue s’arrête à 703'454 pour un chronomètre vendu à l’armée allemande dans les années 1950. Je confirme ce que Fritz von Osterhausen avait déjà constaté à savoir la pratique d’utiliser d’anciens numéro de série qu’on n’avait pas utilisé ou qui étaient réservés.
Au mieux nous parlons de 266 Chronomètres de bord ayant obtenu un bulletin de marche dans les séries 701'000 et 703’000. Comme Estelle Fallet avait retrouvé la trace de 16 Chronomètre de marine sans bulletin de marche, ce qui est étonnant, il est probable que le même phénomène existe avec les Chronomètres de bord. En tous cas le nombre total produit avec numéro de série à sept chiffres est faible.
En plus de ces chronomètres de bord on trouve des montres extra plates de 16 lignes avec mouvement LeCoultre de toute première qualité destinée au marché américain. Ce sont des mouvement 18 rubis avec six ajustements qui seront vendus en attendant le calibre 16 Lignes propre à Paul Ditisheim SA à partir de 1924. Mais le nombre de mouvement (re)trouvé est trop faible, six exemplaires seulement pour tout dire, mais je ne pense pas que plus de 1500 à 2500 montres ont été fabriquées entre le numéro 701'000 et 714'999. Par ailleurs je n’ai aucune certitude que dans les montres bracelet la numérotation la plus élevée serait 319'300 et 507'200.
En ce qui concerne la numérotation à cinq chiffres je renvoie les collectionneurs au livre de Fritz von Osterhausen. Je n’ai pas de preuves irréfutables que la production s’arrête en 1927. En effet, les numéros les plus élevés dans cette série à cinq chiffres portent les numéros 96’6xx et ce sont des chronomètres de bord de 22 lignes (soit 49.6 mm) d’un nouveau type. Les premiers bulletins de marche sont délivrés en 1927. Pas plus de 99 unités n’ont été produites.
Pour le reste des numérotations et productions, les indices et recoupements d’évènements et de preuves donnent des résultats tout à fait crédibles.
À l’intérieur d’une série de 300'000 à 650'000 on retrouve toujours les mêmes mouvements. Si des mouvements « hors schéma » sont utilisés, ils portent des numéros 701'000 et suivants et ce sont toujours des mouvements pour montres bracelet.
En voyant les chiffres on réalise que l’augmentation de la production a pris du temps, trop de temps. Si les coûts de production du calibre 19 lignes avec affixes étaient trop élevés comparé au prix de vente réalisable sur les marchés d’exportation, toute augmentation des chiffres de production de ce calibre augmentait à la limite les pertes financières ou en tout cas n’augmentait pas sensiblement les bénéfices. Un drame pour Paul Ditisheim.
La situation financière ne s’améliore pas malgré les changements effectués au conseil d’administration. En date du 10 novembre 1928 est publié dans la « Feuille officielle suisse du commerce » le communiqué suivant. (DOC 7)
C(anton)t. de Berne District de Courtelary (2930)
Par jugement du 4 novembre 1928, le président du Tribunal du district de Courtelary a prolongé de deux mois, soit jusqu'au 29 janvier 1929, le sursis concordataire accordé le 29 septembre dernier à la Fabrique Solvil des Montres Paul Ditisheim S. A. à Sonvilier. De ce fait, l'assemblée des créanciers, primitivement fixée sur le lundi 12 novembre 1928, est renvoyée au lundi 14 janvier 1929. Elle se tiendra, à partir de 14 heures, dans les bureaux de la débitrice à La Chaux-de-Fonds, Rue du Parc 25. Les pièces pourront être consultées dès le 4 janvier 1929. Le commissaire au sursis : Emile Jacot, av., Sonvilier.
Aucune entente ne sera trouvée et le 17 mai 1929 la firme Paul Ditisheim SA à La Chaux-de-Fonds est liquidée.
Le 14 mai 1929 Paul Ditisheim avait démissionné en tant que membre du conseil d’administration de la firme « Fabrique SOLVIL des montres Paul Ditisheim SA ». C’est la fin d’une époque.
Tout d’abord concernant l’homme Paul Ditisheim. Son ami David Smyth Torrens l’avait qualifié de « scientific artist » et il avait tout à fait raison. Envers et contre toute rationalité économique Paul Ditisheim aimait les défis techniques et scientifiques. Il reste une personne tout à fait hors du commun, qui a laissé des marques indélébiles dans l’histoire de l’horlogerie Suisse et mondiale. N’oublions pas qu’il restera productif et inventif après son départ pour Paris puisque à la « Compagnie Française de Raffinage » il développa, entre autres, le procédé d’épilame.
Concernant sa production de montres il faut bien constater qu’il existe beaucoup de raisons de collectionner ses montres. Je me limite aux raisons concernant la technique horlogère.
Toutes ces pièces témoignent du génie inventif de leurs créateurs dans l’histoire de l’horlogerie.
Remarques : Texte : Copyright Jean Villot
Photos : Copyright Christian Etienne , Jean Villot
Les chiffres entre parenthèse (x) dans le texte font référence à la bibliographie. Les textes marqués (DOC XX) font référence aux documents originaux disponibles sur le site internet de « cliniquehorlogère / Christian Etienne / Porrentruy » https://www.cliniquehorlogere.ch/fr/archives-diverses.html, avec toutes les publicités de la marque.